L’utopie d’hier est devenue la réalité d’aujourd’hui !

Comme chaque année, à l’arrivée de l’automne, nous nous retrouvons à bord de notre péniche. Le moment vient de l’amarrer jusqu’au sortir de l’hiver, et nous avons pris l’habitude de le faire tous ensemble, Vincent, Stéphane, Christophe, Anne-Isabelle, moi et quelques autres. Au rythme de l’escargot, nous remontons la Seine, jusqu’au Tout-Petit-Paris, jusqu’au canal Saint-Martin, jusqu’aux origines.

Cette année, l’évènement prend une importance singulière. Loin des innombrables célébrations partout en Europe, à l’abri des bals, des carnavals, des critériums cyclistes, organisés dans chaque ville, village, quartier ou cour d’immeuble, nous avons choisi de fêter simplement, dans la convivialité heureuse et l’automodération qui nous a symbolisé, les dix ans de l’instauration de la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie comme un droit inaliénable de l’Homme. Trente-sept ans auparavant, les éditions Utopia1 publiaient “Un projet de Décroissance. Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie2. Ce n’était qu’un projet. Pour certains, une lubie de libéraux-libertaires, ou de petits-bourgeois en mal de reconnaissance médiatique3. Pour les apôtres de la Croissance, une hérésie. Pour tous, une Utopie.

C’était notre horizon, notre cheval de bataille, notre marque de fabrique. Nous en avons débattu longuement, en dehors de notre outil de réappropriation de la politique, le Parti Pour La Décroissance4, puis en dedans. Le consensus s’est élargi avec les partenaires de gauche, la convergence s’est créée au niveau international. Ça nous a vite dépassés. Nous assistions, stupéfaits, à la naissance d’un nouveau monde… non sans heurts, ni violences… le chemin fut long quand on y repense.

Vincent nous sert un Unicum en apéritif. Nous savourons le breuvage, venu directement en vélo et en train des contrées magyares et donc rare. Mais l’occasion le mérite. Anne-Isabelle nous a ramené du fromage de chèvre issu de sa ferme des Yvelines. Les retrouvailles commencent sous les meilleurs auspices, et la journée n’en est qu’à son début.

Personnellement, je n’y ai jamais cru. La marche était trop haute, le fossé trop profond. Même pendant mon court mandat de secrétaire national du PPLD, je suis resté persuadé que nous avions cause perdue, que la barbarie allait triompher. J’ai pourtant continué, avec les copains et copines, à militer, à débattre, à écrire, et à douter. Mais aussi à expérimenter, à nous réapproprier des savoir-faire, des espaces de liberté, de convivialité et d’autonomie. Il ne nous restait plus que ça : y croire, ou se résigner à la violence, la peur et les replis sur soi. Nous semions des graines, en espérant qu’un jour elles puissent éclore.

Dès 2013, nous prétendions que la transition était en marche5. Je la voyais plutôt rampante, à l’agonie, mais j’avais tort. Elle courait à perdre haleine. Le monde d’alors, brutal, égoïste, injuste, insoutenable, n’est plus désormais qu’un sujet d’étude, une histoire que je raconte à mes petits enfants pendant les veillées d’hiver.

Le chemin a été violent, parfois, il n’a pas toujours emprunté les sentiers auxquels nous nous attendions. Le clivage a été réel, la masse critique longue à se dessiner. Mais lorsque l’on donne à voir, à rêver, à aimer un projet à d’autres, et qu’ils commencent à leur tour à voir, à rêver, à aimer ce projet, avant même qu’il existe, cela ne peut que marcher. De tous les côtés, l’utopie avançait.

D’abord, dans les pays du Nord, l’instauration d’un revenu maximal, voté très tôt après les événements violents du milieu des années 2010. Puis la loi sur les 30, puis sur les 25 et les 20 heures de travail.

Ensuite, après la tentative de reprise du pouvoir par l’oligarchie du début des années 2020, l’instauration d’un revenu de base6 à l’échelle européenne, grâce à une reprise en main démocratique de la banque centrale européenne et de la création monétaire.

Dans le même temps, au sud de l’Europe ravagée dès 2008 par l’ultralibéralisme et ses plans d’austérité, la floraison, l’éclosion, l’essaimage de dizaines, centaines, milliers d’alternatives concrètes : la réappropriation du foncier, l’interdiction de l’agriculture intensive, la gratuité des transports de proximité, le renchérissement de l’électricité, les jardins partagés, les marchés parallèles et gratuits, les monnaies locales, la fin du tout-voiture, les cours de communication non-violente…

S’appuyant sur cette dynamique des alternatives concrètes, et sur une culture de la non-violence, toutes ces décisions ont modifié en profondeur nos sociétés et ont mis un coup d’arrêt au productivisme et accessoirement à la précarité. « La repolitisation de la société et la resocialisation de la politique »7, comme on disait à l’époque, voyaient le jour !.

Par le haut comme par le bas, du nord au sud, nous y sommes arrivés.

A la cinquième bouteille, nos âges commencent à se faire vraiment oublier. Les copains se marrent à l’évocation de Beaugency et de la plateforme de convergence8 par Vincent. Certaines plaies ne sont pas refermées, mais le moment est à la légèreté. Après tout, on ne se voit qu’une fois l’an. Parcourir les centaines de kilomètres qui nous séparent le reste de l’année, ce n’est plus si simple, (mais les modes de transport sont tellement plus conviviaux, offrant un autre rapport au temps et aux autres…) et depuis l’Effondrement, les relations virtuelles sont réduites à peau de chagrin.

Ce n’est pourtant pas le temps qui nous manque. Je n’ai jamais eu le privilège de “partir en retraite”, mais j’ai eu la chance de ne pas avoir à trop travailler. Ces trente dernières années, je n’ai fait que deux choses : ce qui était nécessaire à la communauté (ramasser les ordures – d’ailleurs, c’était mon tour hier !), et ce qui me faisait envie. Chaque jour, nous vivons plusieurs vies : manuelles, artisanales, intellectuelles, contemplatives, artistiques, conviviales, politiques, festives… Plus personne ne se condamne à des tâches ingrates, mis à part les quelques rares politiciens qu’il nous reste. Les mêmes que je n’imaginais pas une seconde, en 2013, céder au peuple et au bon sens, et instaurer une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie.

Finis les minimas sociaux, les écarts de revenus immoraux, les goldens parachutes. Finis les taux d’intérêt, finies même les banques d’affaires, finis les boursicoteurs, les shareholders, les hedgefunds, et autres sauvageries économiques. Du berceau au caveau, chacun reçoit donc sa part de richesse, en simple contrepartie de son existence.

Chaque mois, c’est un peu de monnaie locale qui tombe dans l’escarcelle de tous. Les compteurs d’eau, d’électricité, de gaz sont remis à zéro, une fois facturés les mètres cubes et kilowattheures qui dépassent le plafond accordé en fonction de la composition du foyer. Des zones d’échange et de gratuité s’installent pour quelques jours sur les places communales, chacun venant y faire son choix, ou déposer ce dont il n’a plus l’usage. C’est le paradis des collectionneurs, et des ultralibéraux nostalgiques, qui viennent y chiner télévisions à écran plat, smartphones, manuel d’économie du début du siècle, ou four à micro-ondes. Le reste du temps, il y a les ressourceries et leurs bataillons de bénévoles, qui, dans une ambiance festive, mettent à disposition vêtements, meubles, vélos, et savoirs, ces derniers s’échangeant comme un simple bonjour.

Le premier dimanche, chacun s’inscrit pour les tâches collectives du mois à venir, à raison de quelques heures par semaine. Ceux qui choisissent de travailler à temps plein, pour gagner jusqu’au RMA9 -soit quatre fois la DIA- en sont dispensés. Les enfants aussi, occupés qu’ils sont à apprendre les fondamentaux de la communication non-violente, de l’entropie, de la permaculture, et des arts.

Avec la fin du pétrole, ont disparu la quasi-totalité des métiers du secteur tertiaire : il a fallu retourner à la terre, à la manufacture, au raisonnable. Ça n’a pas été compliqué : le choc a été amorti par la DIA, et les gens n’ont pas perdu leur emploi dans le sang et les larmes. Ils n’ont pas perdu de revenus, ou peu, ils n’ont perdu que leurs chaînes. La plupart ont été heureux de quitter leur entreprise : en silence, ils n’attendaient que de pouvoir le faire. Ils ont repris une activité de leur choix, où ils s’épanouissent, où ils rendent service. Au lieu de passer des heures en open-space pour payer le loyer de la maison de retraite ou l’assistante maternelle, chacun a pu renouer des liens avec ses proches, s’occuper de ses parents, de ses enfants, ou de proches handicapés. Nous ne sommes pas beaucoup moins nombreux qu’en 2013 à peupler la Terre. La malbouffe, le stress, la pollution ont fait baisser l’espérance de vie, et nous sommes, qui sait, peut-être la dernière génération à atteindre les 80 ans. Bien que la stagnation de cet indicateur ces dernières années soit encourageant pour l’avenir. Tous vivent heureux, en bonne santé, le sourire aux lèvres, débarrassés de l’inquiétude et du stress chronique, égaux et soucieux du respect des autres. Aucun d’entre nous ne se préoccupe de nos obsèques : tout sera pris en charge par la collectivité. Et puis, nous acceptons désormais la mort,  libérés de l’illusion d’immortalité entretenue de manière inconsciente par la société de Croissance. A l’opposé du spectre, les enfants ont réappris à s’ennuyer et à imaginer, à taper dans des vestiges de ballons de cuir, à jouer aux cartes en pariant des vieux billets d’euro. Il n’y a pratiquement plus d’argent en circulation.

Le principal obstacle à la Dotation Inconditionnelle d’autonomie, l’objection majeure à laquelle il nous a fallu répondre, à savoir la question du financement, est tombée en même temps que la bourse et les banques. Le capitalisme, confronté au mur physique, n’a pas été si résilient que cela. Puisqu’il n’y a personne pour faire du profit sur la production, pour spéculer sur l’immobilier, il n’y a plus besoin de mettre une valeur marchande derrière chaque chose. La valeur d’usage a repris sa place centrale.

La nuit tombe. Stéphane est encore une fois venu avec ses disques préférés. Je regrette parfois l’époque où la musique se faisait électrique. Nous avons beaucoup conservé des techniques d’il y a quarante ans. Mais il a fallu, néanmoins, retrouver la raison, et se débarrasser de gadgets, de caprices. Et puis, la tendance est à la douceur, à la déambulation, à la pratique universelle, et ce sont les orchestres acoustiques qui s’y prêtent le mieux.

Aujourd’hui, on ne produit plus que le nécessaire. Ni plus, ni moins. Nous vivons l’abondance frugale. Chacun a de quoi manger, de quoi boire, de quoi vivre et s’amuser, et, depuis la loi de réquisition, un toit pour se loger dont les premiers mètres carrés sont pris en charge par la communauté et entretenus par tous. Nous sommes entrés dans l’ère du post-extractivisme, du post-consumérisme. Tout cela n’aurait jamais été possible sans l’avènement d’une réelle démocratie, bien sûr. L’évidence et la nécessité sont apparues de concert : c’est localement que les décisions devaient être prises, par l’ensemble des habitants, qui, informés de manière libre, coopérative et contradictoire, ont substitué le bon sens, la réalité du terrain et le consensus à la république des experts.

Ainsi, mon droit de tirage mensuel en eau, dans mon immeuble intergénérationnel du littoral normand, est loin d’être identique à celui de Christophe, réfugié dans un Massif Central aux étés arides. La politique n’est plus un mot-repoussoir, elle est au cœur du tissu social. Paradoxalement, il nous a fallu attendre la mise en œuvre de notre projet pour découvrir ce que signifiait “être aux affaires”. Nous n’avons jamais cherché la prise de pouvoir, nous n’étions de toute façon pas très doués pour cela. Dès lors, pourtant, qu’il s’est agi d’assumer localement des responsabilités, nous ne nous sommes pas défilés. J’y ai moi-même pris du plaisir. Je sais que ce n’est pas le cas de tous, et nous en parlons encore à l’heure où la lune nous domine majestueusement. Je leur redis de nouveau combien ces échanges, ces débats, ces rencontres, ces échecs, parfois, m’ont enrichis bien plus que je ne l’avais espéré.

Il reste malheureusement encore beaucoup à faire. La nature reprend ses droits, mais la mégamachine nous a laissé un héritage lourd : le démantèlement des centrales nucléaires, la dépollution des sites industriels, les interdépendances à l’échelle internationale, surtout au pétrole, qu’il a fallu déconstruire et aussi ces sols morts, tués par l’agriculture intensive…

Aujourd’hui, nous amenons nos enfants visiter les vestiges de la technostructure. Le Parlement Européen est devenu un modèle de cette bureaucratie ne fonctionnant que pour elle-même. On visite les aéroports. On erre sur les derniers échangeurs autoroutiers qui ont survécu… Les villes telles que nous les connaissions ont disparu. Fini les pubs, le béton, les sols artificiels, les bagnoles. Place à l’agroécologie et l’agroforesterie, à des espaces de convivialité !

Si la démocratie est devenue possible, c‘est aussi parce que les relations humaines, entre hommes et femmes, entre anciens dominés et anciens dominants, se sont apaisées, assainies. Le patriarcat résiste encore dans certaines poches de la population, mais vit probablement ses dernières années. L’idéologie de la lutte des classes n’a pas survécu longtemps à la mise en application de l’espace écologique des revenus10. Les rapports Nord-Sud se sont reconfigurés depuis que nous avons pratiquement cessé toute exploitation de la terre comme des peuples.

Au petit matin, nous atteignons la ceinture vivrière qui a remplacé une grande partie du périphérique parisien, le long de l’ancienne porte de Saint-Cloud. La ville bruisse toujours, les gens rient, dansent, s’embrassent, trinquent, nous saluent. Ils célèbrent notre accomplissement à tous. C’est tous ensemble que nous avons fait. Nous n’avions plus le temps de nous plaindre, nous n’avions plus le loisir de critiquer. Il nous a fallu agir, et ça a été épuisant. Quarante ans, c’est tellement rapide, tout est allé très vite. Et ce n’est pas fini. La DIA n’est pas le bout du chemin. Il reste tant à faire, à inventer. Je sais l’avenir exaltant pour ma fille, et pour ses propres enfants.

Je n’y ai jamais cru”, conclus-je, au lever du soleil. Tout cela se déroulait devant moi, ici, ailleurs, discrètement ou sous les feux des projecteurs, mais je ne voulais pas le voir. Même convaincu de mon propos, j’avais peur de le voir mis en pratique. La barrière psychologique fut la dernière à tomber, et la plus dure à abattre. Mes repères devaient disparaître petit à petit, le monde dans lequel j’avais grandi se transformer sous mes yeux, grâce ou malgré moi, et je ne voulais toujours pas y croire. C’est beaucoup demander à un homme que de voir s’écrouler aussi vite les fondations de son éducation, sans avoir la certitude d’en sortir plus heureux.

Je croyais cela impossible. J’étais sans doute le seul. Car la vague était inarrêtable. Trente-sept ans plus tard, l’utopie d’hier est devenue la réalité d’aujourd’hui.

Thomas Avenel

Avec Anisabel Veillot, Christophe Ondet, Cynthia Petei Sapiri, Stéphane Madelaine et Vincent Liegey du collectif « un projet de Décroissance »

http://www.projet-decroissance.net/

contact@projet-decroissance.net

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