Et le salaire à vie ?

Le salaire à vie développé par Bernard Friot revient de temps à autre à l’occasion d’échanges sur la DIA ou le revenu de base. « Le « salaire à vie » consiste, en se basant sur la socialisation de la richesse produite, à verser un salaire à vie à tous les citoyens. Ce salaire universel, dont le montant serait attaché à la qualification personnelle et non plus au poste de travail occupé, a été pensé pour reconnaître le statut politique de « producteur de valeur » à l’ensemble des membres d’une communauté. Il aurait pour conséquence mécanique l’abolition du marché du travail, et donc du chômage, en reconnaissant le travail effectué en dehors du cadre d’un emploi » (1)
A nos yeux le principe du salaire à vie pose quelques difficultés, mais comme nous partageons son objectif de lutter contre la précarité, nous n’avons jamais voulu créer de polémique. Or, nous sommes fréquemment incités à nous positionner, voire à soutenir la proposition.

Nous avons toujours considéré le couple DIA/RMA comme un outil qui doit faciliter la transition en partant de la situation actuelle

Pour les tenants du salaire à vie, la DIA s’accommoderait du système, voire l’accepterait. Alors que le salaire à vie serait, dans sa nature même, en rupture avec le capitalisme.
La DIA/RMA porte en elle des mesures fondamentalement incompatibles avec le capitalisme. Cette DIA n’a rien de commun avec les versions ultralibérales du Revenu de Base (qui existent, il est vrai). Notre objectif reste ouvertement de renverser le capitalisme et de sortir des cercles destructeurs de la Croissance.
Toutefois, notre proposition semble moins radicale que le salaire à vie puisque nous avons toujours considéré le couple DIA/RMA comme un outil de transition. Un outil doit rester un outil. Il doit penser et faciliter la transition vers un projet de société en partant de la situation actuelle. La DIA est un bouquet de mesures qu’il est possible d’expérimenter, ajuster et mettre en place, dès aujourd’hui, à des échelles géographiques variables. Il est possible de la mettre en place progressivement. Si la DIA pourrait paraitre compatible avec les institutions, c’est donc parce que cette proposition s’inscrit dans le réel. Le monde d’aujourd’hui est le point de départ des sociétés de demain. Nous considérons que c’est une des forces de la DIA

La mise en place du salaire à vie nous interpelle. En premier lieu parce qu’elle ne questionne pas le chemin. Cette proposition n’envisage pas la transition entre la société d’aujourd’hui et une société organisée autour du salaire à vie. Suffirait-il juste de l’imposer via une mise en place extrêmement centralisée ? Ceci nécessiterait un brutal renversement des valeurs, peut-être salutaire mais inimaginable au regard du contexte actuel. La question de la démocratie n’est également pas pensée en amont alors que le rapport au pouvoir est de plus en plus crucial, d’autant plus face à un pouvoir central.

A la différence de la DIA qui est versée parce que nous existons, le salaire à vie est versé selon nos capacités à produire.

Surtout, le salaire à vie ne s’inscrit pas dans un projet écologique. Si le salaire à vie peut être un outil de justice sociale, il ne questionne pas les autres choix sociétaux. L’objectif est le ré-équilibrage nécessaire du rapport de force entre salariés et employeurs mais le salaire à vie ne remet en cause ni la centralité du travail (ancrée dans son nom), ni celle de l’appareil de production marchand.
Le salaire à vie reconnaît à chacun d’entre nous le potentiel de participer à la production en fonction d’une échelle de qualification. Nous sommes donc tous réduits à notre statut d’agent économique productif. A la différence de la DIA qui est versée parce que nous existons, le salaire à vie est versé selon nos capacités à produire.
Le débat entre salaire à vie et DIA ou revenu de base doit porter au-delà des outils, sur ce que chaque proposition peut apporter et sur les valeurs que chacune sous-tend. Si nous souhaitons sortir d’une société du travail et du productivisme alors pourquoi nous jauger en tant que producteur ?

Le salaire à vie apparaît donc comme un faux ami de la DIA/RMA. Les projets ne se rejoignent pas, les chemins non plus. Si des points communs existent – comme la volonté de lutter contre les inégalités ou de pouvoir choisir son activité, ils ne peuvent masquer des différences qui font que le salaire à vie ne s’inscrit pas comme une proposition susceptible de s’inscrire dans un projet écologique ou même de transition vers des sociétés plus justes, plus soutenables et conviviales. Non, le salaire à vie reste une mesure pour faire gagner le salarié … mais en restant dans une société de croissance, productiviste voire consumériste. Même si cela était possible, serait-ce souhaitable ? Nous en doutons fortement.

(1) https://fr.wikiversity.org/wiki/Recherche:Salaire_%C3%A0_vie

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